Un Dieu impuissant,
Hans Jonas
LE CONCEPT DE DIEU APRES AUSCHWITZ
Quel est ce Dieu qui a pu laissé faire ? Telles les conjectures imagées qu’autorisait Platon pour la sphère située au-delà de la connaissance, Hans Jonas, pour se confronter à la question, a recours à un mythe de sa propre invention qu’il avait utilisé pour traiter du sujet de l’immortalité.
Voici l’essentiel de ce mythe :
Au commencement, par un choix ignoré, l’Essence divine de l’Etre décida de se livrer au hasard, au risque et à la diversité infinie du devenir. De se livrer entièrement. Ainsi engagée dans l’aventure de l’espace et du temps, la Divinité ne voulue rien retenir de soi. Il ne subsistait donc plus d’elle aucune partie préservée, immunisée, aucune partie qui puisse guider, corriger et finalement garantir depuis son détour dans l’au-delà, le parachèvement de son destin dans la création.
De cette immanence sans condition naquit l’esprit moderne.
C’est son courage ou son désespoir, en tous les cas son amère honnêteté qui lui fit prendre notre Etre-Au-Monde au sérieux : voir le monde laissé à lui-même.
Plus encore, pour que le Monde soit et qu’il ne soit que pour lui-même, Dieu a renoncé à son Etre propre. Il s’est dépouillé de sa Divinité afin de la recevoir en retour de l’Odyssée du Temps chargée de l’imprévisible expérience temporelle du hasard.
Et puis le premier émoi de la vie, un nouveau langage du monde.
C’est le hasard du monde qu’attendait le divinité en devenir, l’éternité trouve une force, elle s’emplit, contenu après contenu, d’un acquiescement à soi, et pour la première fois le Dieu qui s’éveille peut dire que la création est bonne.
Mais n’oublions pas qu’avec la vie vint la mort, et que cette mortalité représente le prix qu’eut à payer, pour surgir, la nouvelle possibilité de l’Etre.
Si la durée sans fin était le but de la vie, la vie n’aurait pu commencer, car la vie ne saurait se mesurer avec la stabilité des corps inorganiques.
Mais c’est justement à travers un agir et un souffrir propres à des individus finis, devant à cette pression de la finitude toute l’urgence et donc toute la fraîcheur de leurs émotions que le divin paysage déploie son jeu de couleurs, et que la divinité accède à l’expérience d’elle-même.
Toute la récolte de son devenir laborieux, tourmenté, qu’il soit clair ou obscur gonfle le trésor transcendant d’une éternité temporellement vécue.
La Divinité s’édifie ainsi à neuf et rend l’évolution disponible.
Et puis Dieu se met à trembler, par ce que le choc de l’évolution, porté par sa propre force d’impulsion, franchit le seuil où cesse l’innocence et qu’a l’engagement divin s’impose alors un critère de succès ou d’échec complètement nouveau. L’innocence cède la place aux tâches de la responsabilité qui sépare le bien et le mal.
LA DEMONSTRATION
Rappelons que ce mythe servait une hypothèse de Jonas qu’il soumettait à la réflexion dans le contexte de l’immortalité de l’homme.
Il développe alors certaines implications théologiques de son mythe en traduisant l’image en concept pour tenter de rattacher sa réflexion à la pensée religieuse juive, et «de rendre quelque peu sincère la légèreté de ma spéculation aux tâtonnements expérimentaux».
Un Dieu souffrant :
La relation de Dieu au monde implique une souffrance de Dieu dès l’instant de la création, et sûrement dès l’instant de la création de l’homme.
Un Dieu en devenir - L’image d’un Dieu en devenir :
C’est un Dieu qui surgit dans le temps. L’idée d’un Divin Devenir est sans aucun doute en contradiction avec la tradition grecque : car la supratemporalité, l’impassibilité, l’immutabilité avaient été déclarées attributs nécessaires de Dieu.
Ce concept hellénique n’a jamais bien convenu à l’esprit ni au langage de la Bible, alors qu’en revanche le concept d’un Divin Devenir peut effectivement s’accorder mieux avec elle.
- Ce que dit le Dieu en devenir :
«Sans aller aussi loin que dans mon mythe nous devons forcément admettre en Dieu suffisamment de « devenir » dans le simple fait que Dieu se trouve affecté par ce qui se passe dans le monde.»
La relation permanente de Dieu au « crée », à partir du moment où celle-ci existe et disparaît dans le flux du devenir, veut justement dire que Dieu reçoit du monde une expérience et que son être propre est influencé par ce qui s’y déroule.
Si donc Dieu se trouve dans un quelconque rapport au monde alors l’Eternel se « temporalise » de ce duel et il devient progressivement autre à travers les réalisations du processus du monde.
- L’idée du Dieu en devenir :
L’idée a pour conséquence de détruire l’idée d’un retour du même. Cette dernière fut l’alternative de Nietzsche à la métaphysique chrétienne et juive.
Nietzsche dit que par simple épuisement doit surgir de nouveau une configuration «initiale» avec laquelle tout recommence à l’identique depuis le début, une fois équivalant alors à d’innombrables fois.
Mais si nous admettons que l’éternité est quelque peu touchée par ce qui se produit dans le temps, alors il n’y aura jamais de retour du même parce que Dieu ne sera justement plus identique après être passé par l’expérience d’un processus du monde.
Un Dieu soucieux :
Au concept d’un Dieu souffrant et d’un Dieu en devenir se trouve étroitement lié le concept d’un Dieu soucieux, impliqué dans ce dont il a le souci.
Que Dieu porte le souci de ses créatures, voilà qui relève naturellement des principes les plus familiers de la foi juive.
Le mythe souligne cependant un aspect moins familier, à savoir, que Dieu a laissé à d’autres acteurs quelque chose à faire, de sorte que sont souci dépend d’eux. C’est donc aussi un Dieu en péril, qui encourt un risque propre. Il est clair qu’il ne peut en être autrement, sinon le monde resterait dans un état constant de perfection.
D’une quelconque façon, par un acte de sagesse insondable, ou d’amour, ou quelle qu’est pu être la divine motivation, il a renoncé à garantir sa propre satisfaction envers lui-même par sa propre puissance, après qu’il eut déjà renoncé à être tout en tout par la création elle-même.
«
Ce Dieu-là n’est pas un Dieu tout-puissant ! Nous affirmons en effet que nous ne sommes pas en mesure de maintenir la doctrine traditionnelle d’une puissance divine absolue, sans limite. »
Et nous en arrivons à la brillante démonstration logique de la pensée de Jonas :
La toute-puissance est une notion en soi contradictoire, voire dépourvue de sens.
Il en va d’elle comme de la liberté dans le domaine humain. Séparer la liberté du règne de la nécessité c’est lui enlever son objet, elle devient aussi nulle qu’une force ne rencontrant pas de résistance. La liberté absolue serait une liberté vide, qui se supprime d’elle-même. Semblablement une puissance vide et semblablement une puissance absolue.
Pour que la puissance agisse il faut qu’existe quelque chose d’autre et c’est là, qu’elle n’est plus toute puissante.
La puissance est un concept relationnel et exige une relation à plusieurs pôles. Même alors, la puissance qui ne rencontre aucune résistance chez son partenaire de référence équivaut en soi à une non-puissance. La puissance ne vient à s’exercer qu’en rapport avec quelque chose qui de son côté a puissance. La puissance réside dans la capacité de vaincre quelque chose, et la coexistence d’un autre suffit comme telle à fournir cette condition. Car existence veut dire résistance, et donc force contraire.
Donc ce sur quoi la puissance agit doit avoir une puissance intrinsèque. Bref, il ne peut se faire que toute la puissance se trouve du côté d’un seul sujet agissant. Il faut que la puissance soit partagée pour qu’il y ait en soi puissance.
Cependant il y a une objection plus théologique et authentiquement religieuse : il faut que Dieu soit totalement insondable, c’est-à-dire énigmatique.
C’est seulement d’un Dieu complètement inintelligible qu’on peut dire qu’il est à la fois absolument bon et absolument tout-puissant, et que néanmoins il tolère le monde tel qu’il est. Les trois attributs concernés : bonté-absolue, puissance-absolue, compréhensibilité se trouvent dans un tel rapport que toute union entre deux d’entre eux exclut le troisième.
Alors lesquels sont-ils intégralement requis pour notre concept de Dieu qui n’est pas tout puissant et lequel des 3 doit-il céder aux exigences supérieures des deux autres ?
La bonté est certainement indissociable de notre concept de Dieu et ne peut subir aucune limitation.
La compréhensibilité ou connaissabilité, ou tolérance, conditionnée des deux côtés par l’essence de Dieu et par les bornes de l’homme, est sans doute soumise à limitation mais ne souffre en aucun cas une totale négation.
Le Dieu caché, pour ne pas dire le Dieu absurde est une représentation aussi peu juive que possible. Notre doctrine, la torah, repose et insiste sur le fait que nous pouvons comprendre Dieu, car Il s’est manifesté.
Un Dieu totalement caché, inintelligible, est un concept inacceptable selon la norme juive.
Or c’est exactement comme cela qu’il devrait être si avec la toute-bonté lui était aussi attribuée la toute-puissance.
Après Auschwitz nous pouvons affirmer qu’une Divinité toute-puissante ou bien ne serait pas toute bonne ou bien resterait entièrement incompréhensible.
Mais si Dieu doit être intelligible alors il faut que sa bonté soit compatible avec l’existence du mal, et il n’en va de la sorte que s’il n’est pas tout-puissant.
C’est alors seulement que nous pouvons maintenir qu’il est compréhensible et bon, malgré le mal qu’il y a dans le monde. Et comme de toute façon nous trouvions douteux en soi le concept de toute-puissance, c’est bien l’attribut de la toute-puissance qui doit céder la place.
Or pareille chose pourrait s’interpréter simplement comme une concession venant de Dieu, révocable à son gré, c’est-à-dire donc comme une retenue de la puissance qu’il détient sans réserve mais n’utilise qu’avec réserve par respect pour le droit propre de la création.
Mais étant donné les actes monstrueux que les humains commettent envers d’autres humains, on devrait s’attendre que le bon Dieu brise de temps en temps sa retenue de sa puissance et qu’il intervienne par un miracle salvateur.
Aucun de ces miracles salvateurs ne s’est produit.
Pendant toutes les années qu’à duré la furie d’Auschwitz, Dieu s’est tu.
Et Jonas de dire : «ce n’est point qu’il ne le voulait pas, mais parce qu’il ne le pouvait pas».
Il propose l’idée d’un Dieu qui pour un temps, le temps que dure le processus continué du monde, s’est dépouillé de tout pouvoir d’immixtion dans le cours physique des choses de ce monde ; d’un Dieu qui donc répond au choc des événements de ce monde contre son être propre en poursuivant son but inaccompli avec un mutisme pénétrant.
En cela donc sa spéculation s’éloigne beaucoup de la plus ancienne doctrine juive. Dans cette doctrine c’est seulement au domaine physique que se rapporte l’impuissance de Dieu. Surtout elle reste au Dieu unique de «écoute Israël ». Elle ne recourt pas à un dualisme manichéen pour expliquer le mal, c’est seulement du cœur des hommes qu’il monte pour acquérir sa puissance au sein du monde. Dans le simple fait d’admettre la liberté humaine réside un renoncement de la puissance.
Seul la création à partir du néant nous donne l’unité du principe Divin en même temps que son auto-limitation, laquelle ouvre l’espace pour l’existence et l’autonomie du monde.
La création était l’acte de la souveraineté absolue, par lequel celle-ci consentait, pour la finitude autodéterminée de l’existence, à ne pas demeurer plus longtemps absolue : donc un autodépouillement divin.
Nous nous souviendrons ici d’une certaine tradition juive qui dit que au commencement,
l’infini a dû se contracter en lui-même et laisser naître ainsi à l’extérieur de lui le vide, le néant, au sein duquel et à partir duquel il a pu créer le monde. Sans son retrait à lui-même rien ne pourrait exister.
Or le mythe de Jonas va encore plus loin.
C’est entièrement que l’infini, quant à sa puissance, ce dépouilla dans le fini, et lui confia ainsi son sort. Mais alors reste-t-il encore quelque chose pour une relation à Dieu ?
CONCLUSION
Renonçant à sa propre invulnérabilité, le fondement éternel a permis au monde d’être.
Toute créature doit son existence à ce renoncement et a reçu avec cette existence ce qu’il y avait à recevoir de l’au-delà.
Dieu, après s’être entièrement donné dans le monde en devenir, n’a plus rien à offrir : c’est maintenant à l’homme de lui donner.
Et l’homme peut le faire en veillant à ce que, dans les cheminements de sa vie, n’arrive pas, ou n’arrive pas trop souvent, et pas à cause de lui que Dieu puisse regretter d’avoir laissé devenir le monde.
« Mesdames et Messieurs tout cela est balbutiement.
Toute réponse à la question de Job ³ ne peut donc être davantage que cela, et ma réponse à moi s’oppose à celle du livre de Job.
Job invoque la plénitude de puissance du Dieu créateur, la mienne son renoncement à la puissance.
Et pourtant, c’est étrange à dire, toutes deux sont louanges car le renoncement se fit pour que nous puissions être. »
Et Hans Jonas de conclure :
Je puis juste espérer que mes pauvres paroles ne soient pas complètement exclues de ce que Goethe exprime dans « Le testament de la vieille religion persane » :
« Et ce qui balbutie de la louange au Très-Haut
Se trouve réuni là-bas, cercle après cercle. »
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